Rafour Essafi
Ombres de lumières
06 mai 2025 > 12 juillet 2025

©Rafour Essafi - Jeux-ombre-s, 2019-2020

©Rafour Essafi - Jeux-ombre-s, 2019-2020 - Collage sur photo argentique

©Rafour Essafi - Jeux-ombre-s, 2019-2020 - Fusain sur photo argentique
Un art du détournement
RAFOUR ESSAFI
Vit et travaille à Marseille.
Il enseigne les arts plastiques dans l’enseignement secondaire
tout en poursuivant son travail d’ar- tiste depuis une trentaine d’années.
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Rafour Essafi collecte depuis plusieurs années des documents anonymes trouvés au marché aux puces dont les sujets (photos de famille, portraits, paysages, etc....) témoignent d’une pratique populaire de la photographie. Ils constituent autant de supports sur lesquels il intervient directement en déployant sa pratique de peintre, de dessinateur, de photographe. Sur ces documents originaux, il effectue différentes actions de grattage, griffage, occultation partielle du sujet, trempage dans des bains d’encre, crayonnage avec graphite, fusain... Ces actions ont pour objet de transformer l’image de départ en détournant le ou les sujets représentés, créant une nouvelle image résultant d’un fort pouvoir de suggestion que cette photographie d’origine porte en elle. Parmi le large éventail des documents à sa disposition, Essafi choisit différents sujets : qu’il s’agisse de portraits individuels ou de groupes d’hommes, de femmes, d’enfants, pris dans un contexte familial à l’occasion de fêtes ou de di- verses cérémonies, ou bien de paysages urbains ou ruraux, ou encore de certains intérieurs d’habitation. Qu’apportent ces différentes interventions de l’artiste sur les documents vernaculaires ?
Je me propose de présenter cinq exemples sélectionnés dans le corpus des images produites où ce procédé de détournement est à l’œuvre suivant différentes modalités d’intervention. On verra quels peuvent en être les effets sur la sensibilité artistique et leur impact émotionnel.
Le leurre imaginal.
Sur cette image en noir/blanc on peut voir deux fillettes (en robe de communion ?) toutes de candeur et d’innocence posant debout l’une près de l’autre. Or, celles-ci paraissent menacées par une silhouette masculine grise (torse et tête) vue de dos qui occupe tout le premier plan de l’image, qui leur fait face et semble s’approcher d’elles. Il s’agit ici d’un exemple de détournement manifeste permettant à l’ar- tiste d’introduire une tension extrême née de la présence de ces deux fillettes dont les calmes regards sont tournés vers l’œil photographique, ignorant l’imminence de la menace qui pèse sur elles. Nous savons bien que cette silhouette (qui peut être aussi l’ombre portée d’un homme) n’est qu’une feinte de l’artiste ayant surajouté cette forme humaine au crayon de graphique sur le document initial. Mais l’effet produit est d’une grande efficacité émotionnelle, en même temps que nous savons qu’il s’agit d’un jeu de leurre.
Brouillage et subversion.
L’image en question montre l’intérieur d’un salon coquet aux murs lambrissés, dont le sol est revêtu d’un ta- pis. Il est meublé de plusieurs fauteuils Empire placés autour d’une table. Ce document a été largement frotté, brouillé, par des gestes d’effacement, de recouvrement par une diffusion d’encre et une vigoureuse action de gommage. Ainsi, on perçoit ce paisible salon soudain envahi par une étrange forme nuageuse, poussiéreuse, massive, comme le produit d’une sorte de force explosive, d’une déflagration. L’image finale nous apparaît comme le résultat d’une volonté de subversion de la scène d’origine (ce paisible espace bourgeois bien ordonné), maintenant violemment troublé. C’est là l’effet d’une autre forme de détournement, rageur celui-là, qui per- turbe notre perception, induisant une sorte de perplexité, contribuant à ouvrir le champ de notre imagination.
Paysage urbain d’arrière-monde.
L’image originale de départ, en noir/blanc, montre, dans un cadre urbain, une avenue déserte, où se pro- filent des immeubles clos sur eux-mêmes, inoccupés. L’artiste a traité l’image de façon à assombrir cette vue gé- nérale, en laissant à peine quelques traces de clair-obscur. Au fond de la perspective, une lueur, une trouée de lumière diffuse va se fondre dans un ciel de plomb. Cette vue (ainsi que d’autres vues semblables sur d’autres images tout aussi obscures et brumeuses) traduit une atmosphère d’arrière-monde, plus ou moins sinistre, empreint d’une pe- sante solitude, vide de toute présence humaine, où le temps est figé dans une sorte d’étrangeté enveloppante qui n’est pas loin de cette notion freudienne « d’inquiétante étrangeté ».
Brouillards et mouvance des formes.
Il s’agit d’un diptyque qui présente, dans la première image, une tête humaine transparaissant à travers un brouillard coloré et, dans la seconde image, cette tête est doublée d’une seconde identique. On les recon- naît par leur forme générale tandis que sont estompés ou floutés les traits du visage (à peine si l’on de- vine les trous des yeux). Il y a là une sorte d’insistance à mettre en avant une vision fantomale des formes ou silhouettes humaines émergeant et / ou disparaissant suivant les cas. On peut saisir ces images comme des empreintes mémorielles révélés par / dans une atmosphère brumeuse, récurrente dans certaines autres images de l’artiste, parce qu’elles ont cette fonction d’écran mouvant, derrière lequel ou à travers lequel se manifeste des jeux de formes et où se perd, s’estompe l’identité initiale des personnages. L’artiste se plaît ainsi à jouer de l’escamotage en donnant aux formes humaines, notamment, « ces aspects d’apparition » aiguisant les pouvoirs de l’imagination. Ils peuvent être considérés comme des métaphores de la fonction mémorielle qui se perdent, se cherchent, se retrouvent, se fondent dans différentes modalités de l’oubli.
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La création d’images sur la base de documents photographiques anonymes est une pratique inscrite depuis plusieurs années dans le parcours de Rafour Essafi. Ces images possèdent un fort potentiel imaginal que l’artiste explore par des interventions directes basées essentiellement sur le principe du détournement des sujets, des motifs initiaux. Ce procédé est classique dans l’art, mais son domaine d’application, dans le cas présent, reste singulier. Il confère ainsi à ses créations un mode d’apparaître, de voilement, d’une grande variabilité ; elles sont empreintes d’une épaisseur sensible par le fait de la transmutation formelle, structurelle des sujets. Elles marquent une certaine fascination pour des images originales issues d’un autre temps, d’autres milieux sociaux, témoins de vies révolues, exerçant sur l’artiste un pouvoir fantasmatique qu’il ne saurait épuiser dans le devenir de son travail. J
Joël-Claude MEFFRE